le 13 Mai 2026 à 20h00 Avant-première
Documentaire dont on a grandement besoin, Métisses. Cinq femmes contre un crime d’État adresse une question à laquelle il est plus que temps que la société et l’État belge se confrontent : celle des crimes de la colonisation et de leurs réparations
En 2021, cinq femmes attaquent l’État belge en justice. Elles s’appellent Léa Tavares Mujinga, Monique Bitumasse Bingi, Noëlle Verbeeken, Simone Ngalula et Marie-José Loshi. Elles sont toutes métisses, nées entre 1945 et 1950, durant la période où le Congo était sous domination coloniale belge. Alors qu’elles étaient enfants, elles sont enlevées à leur mère et famille pour être emmenées dans des orphelinats où elles sont élevées par des nonnes et subissent des maltraitances. C’est pour cet arrachement qu’elles portent plainte. En 2021, la justice belge les déboute. En 2024, elles gagnent finalement en appel. L’État belge est condamné pour crime contre l’humanité pour ces faits.
Métisses. Cinq femmes contre un crime d’État nous plonge dans les dernières semaines de ce procès historique jusqu’au verdict final. En alternant les témoignages face caméra des cinq protagonistes, des images d’animation qui racontent leurs souvenirs et des moments-clés du procès, le film dresse les portraits personnels de ces destins amputés mais aussi le portrait brutal d’une partie de la barbarie coloniale. À travers le choix de l’animation pour illustrer les souvenirs, tout en pudeur et à hauteur d’enfants, le film nous plonge dans les émotions et traumatismes de ces enlèvements systématisés et nous transmet une mémoire empêchée trop longtemps. Les récits personnels de ces cinq femmes tracent alors en filigrane celui de la grande histoire, celle qui se retrouve face à la justice aujourd’hui, presque 80 ans plus tard.
Par les histoires de ces femmes, leurs recherches et celles de l’historien Assumani Budagwa notamment, on découvre que le métissage était vu comme une aberration et un danger par le système colonial. Considéré.es comme « les enfants du pêché », les enfants né.es d’un père blanc colon et d’une mère noire ont fait l’objet d’une politique de ségrégation ciblée, organisée par l’État belge, en complicité avec les institutions religieuses. Enlevées dès le plus jeune âge à leur famille, leurs identités sont effacées tandis qu’elles sont isolées du reste de la société et subissent des maltraitances de la part des sœurs puis des militaires, au moment du retrait de l’administration coloniale belge. C’est aussi ça que raconte ce documentaire : comment cette politique et celles qui ont suivi ont amputé les racines et les mémoires. Arrachées à leur famille et à leur environnement, ces femmes ont été privées d’identité toute leur vie, même après la fin officielle de la colonisation. Les apparitions des enfants dans le film, entre celle qui a étudié le droit et aidé le groupe de femmes à porter leur cas en justice et celui qui découvre le vécu de sa mère au procès, prennent tout leur sens. La place de ces nouvelles générations questionne plus largement notre société présente : comment construire le futur sans raconter, reconnaître, réparer le passé ?
C’est sur un espoir de victoire que se termine le documentaire : l’État belge est condamné pour crime contre l’humanité et doit verser des indemnités financières. S’il s’agit d’un soulagement et d’une reconnaissance pour les plaignantes, cette victoire n’est pas encore acquise car l’État s’est pourvu en cassation. Quoi qu’il advienne, le combat de ces femmes aura permis d’ouvrir une brèche dans le travail sur la mémoire coloniale dans notre pays. Car ce travail en est encore à ses prémices. Rappelons que la commission parlementaire sur le passé colonial de la Belgique n’a finalement pas abouti, à cause du refus de certains partis (MR, Anders, CD&V) d’utiliser le terme « excuses » à propos de la colonisation. Au-delà de ces cinq femmes, les historien.nes évaluent au nombre de 15 à 20 000 les enfants métis qui auraient vécu des histoires similaires. Ainsi, cette affaire doit aussi être un début pour un véritable travail de mémoire et de réparation par rapport au crime de la colonisation. En nous mettant face à ces mémoires, le film nous pousse à les creuser plus loin et nous incite à nous mobiliser pour, enfin, faire advenir un début de justice.
Sarah Walin, les Grignoux